L’Alliance latine: une Union latine resserrée au service de l’Europe romanophone (06/12/2020)
« [La France] sera réduite au rôle d’un hinterland militaire et économique, et par suite politique, de l’Allemagne, devenue l’avant-poste militaire de l’Empire anglo-saxon. »
(Alexandre Kojève, « L’Empire latin ‒ Esquisse d’une doctrine de la politique française », 27 août 1945)
Fondée en 1954, l’Union latine a été dissoute en 2012 après 58 ans d’existence dont seulement 29 d’activité. L’Union de l’Europe occidentale (UEO) a quant à elle pris fin en 2011 dans sa 57e année.
Au sein de l’Union européenne (UE), le tandem franco-allemand est inégal : les Allemands sont plus nombreux, plus riches, plus dynamiques – comme ils le sont depuis 150 ans. La survenue du Brexit rend plus criante encore la nécessité pour la France de ne pas s’enfermer dans une Europe allemande où notre voisin tirerait le meilleur parti de ses liens philosophiques avec l’Europe du Nord, historiques avec l’Europe centrale et géographiques avec l’Europe orientale. L’Allemagne convoite même aujourd’hui notre poste de membre permanent du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations-Unies (ONU), notre capacité nucléaire et nos forces armées.
La France est inerte en Europe et entravée dans le monde. Son aura culturelle a décliné en Amérique du Nord. Elle décroît dans le monde arabe en raison de son opposition à l’islam et en Afrique subsaharienne du fait de l’indigénisme.
Quelles relations bilatérales ou multilatérales faut-il établir pour renouer avec la puissance française ?
Parmi les 19 États souverains du G20 (auxquels s’ajoute l’UE), 6 sont des pays de langue romane (en tout ou partie) : l’Argentine, le Brésil, le Canada, la France, l’Italie et le Mexique. Or malgré cette ampleur, le panlatinisme a essuyé des échecs continuels. Et une nouvelle Union latine se heurterait à de nombreux obstacles comme à de nombreux concurrents. Une Alliance latine puissante est une Europe capétienne cohésive et industrieuse.
- Malgré des enjeux d’ampleur, l’Union latine a essuyé des échecs continuels
1.1 Des pionniers français, un enjeu identitaire
L’Émigré Jean de Guilhermy – précédemment député du Tiers de Castelnaudary – imagina de placer des princes Bourbons sur de nouveaux trônes aux Amériques[1]. Napoléon III y voulut un empire catholique dirigé par Maximilien d’Autriche[2] face à la puissance émergente des États-Unis d’Amérique.
Ces projets ressortissaient avant l’heure à la Realpolitik et à la multipolarité. Il s’agissait déjà d’opérer un rééquilibrage international, d’opposer un contre-pouvoir aux États-Unis, aux protestants, aux Anglo-Saxons, à la civilisation marchande. Aujourd’hui, un tel projet contrebalancerait l’Union européenne ou en éloignerait la Turquie (toujours candidate à l’admission dans l’Union européenne) ou encore interdirait l’Eurafrique.
1.2 Des échecs en tout genre
Les propositions de J. de Guilhermy n’ont pas eu de suite. Les autres propositions ont avorté. Ces échecs ont été militaire (Expédition du Mexique, 1861-1867), monétaire (Union latine de 1865), territorial (Union latine de Frédéric Mistral), diplomatique (Bloc latin de Benito Mussolini), apologétique (Ligue d’union latine de Raoul Follereau) et culturel (Union latine de 1954). Alliance méridionale (et non latine) créée en 2016, EuroMed7 est européiste.
Avant de former une nouvelle union latine, il convient de retenir un périmètre attesté culturellement, cohérent économiquement et favorable aux intérêts français. Cette union devra se garder du bellicisme, du supranationalisme et du régionalisme. Il importe également qu’elle ne serve pas davantage l’Hispanidad ;[3] que la francophonie.
- Une nouvelle Union latine se heurterait à de nombreux obstacles et de nombreux concurrents
2.1 Autant d’obstacles que d’atouts
Réduit à quatre pays européens, le projet unirait des pays comparables[4] où l’avantage reviendrait néanmoins à la France[5]. Les Français sont 67 millions (Eurostat), les Italiens 60 millions et les Ibériques 57 millions (47 millions d’Espagnols et 10 millions de Portugais). Sur 192 nations classées par ordre décroissant selon leur PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat (PPA), la France est 29e, l’Espagne 34e, l’Italie 35e et le Portugal 46e (FMI, 2017). La France est la 7e puissance mondiale, l’Italie la 8e et l’Espagne la 13e. Leur PIB (2018) cumulé est le troisième au monde. Le secteur tertiaire représente 74 % à 78 % de chaque PIB.
Les obstacles à une nouvelle tentative d’unifier la Latinité sont en revanche nombreux. L’anglophilie lusitanienne – même atténuée aujourd’hui – poussait en 1945 Alexandre Kojève à exclure le Portugal de « l’Empire latin ». Le libéralisme français, depuis l’invasion napoléonienne, est une source de francophobie en Espagne – un pays du reste tout aussi sécularisé que la France aujourd’hui. L’atlantisme (notamment militaire) espagnol et italien est un frein à la constitution de toute alliance de revers. Au cas d’extension de l’union à la Latinité orientale, les fortes inégalités de développement[6] entre ces pays d’une part, la Roumanie et à fortiori la Moldavie d’autre part, poseraient d’importants problèmes économiques, politiques et migratoires. S’y ajoutent des problèmes de frontières qui sont une source potentielle d’instabilité : conflit gelé en Transnistrie, irrédentisme roumain. En Amérique latine – déjà sillonnée par le multilatéralisme (ALBA, ALEAC, Mercosul / Mercosur, etc.) –, l’anticolonialisme latino-américain, l’américanocentrisme centro-américain, l’indigénisme bolivien (ou équatorien), voire le nationalisme brésilien sont susceptibles d’invalider une nouvelle proposition émanant des pays latins d’Europe. Enfin, l’expansion rapide dans le cône Sud d’un courant évangélique universaliste distend encore les liens avec les anciennes puissances coloniales demeurées à la fois catholiques et laïcistes.
2.2 De nombreux concurrents
Cette nouvelle Union latine souffre surtout de rivaux. La France, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, la Roumanie et la Moldavie sont membres de l’Organisation des Nations-Unies pour l’éducation, la science et la culture (ONUESC / UNESCO). La France, l’Italie, l’Espagne, le Portugal et la Roumanie sont membres de l’Union européenne (UE), de l’Organisation du traité de l’Atlantique du Nord (OTAN) et de l’Union pour la Méditerranée (UpM). L’Italie, le Portugal et la Roumanie font partie de la Communauté des démocraties[7]. L’Espagne et le Portugal sont membres depuis 1949 d’une organisation intergouvernementale basée à Madrid et à laquelle même des pays (hispanophones ou lusophones) non latino-américains sont candidats : l’Organisation des États ibéro-américains pour l’Éducation, la Science et la Culture (OEI). Ils prennent aussi part chaque année au Sommet ibéro-américain des chefs d’État et de gouvernement. La France et le Portugal ont chacun créé une structure internationale linguistique, culturelle et politique : respectivement l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) et la Communauté des pays de langue portugaise (CPLP).
Il importera aux États fondateurs membres de l’UE, de l’OTAN, de l’UpM, de l’OEI, de l’OIF et / ou de la CPLP de rassurer les autres membres de ces organisations et en particulier (respectivement) la Commission européenne, les États-Unis, l’Allemagne, l’Amérique latine, l’Afrique francophone et / ou les pays lusophones.
- Une Alliance latine puissante sera une Europe capétienne cohésive et industrieuse
3.1 L’axe Paris-Rome-Madrid(-Lisbonne)
Dans son extension maximale, la Grande Union latine regrouperait en Europe la France, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, la Roumanie, la Moldavie, Andorre, Monaco, Saint-Marin, voire trois pays partagés entre des langues romanes et germaniques : la Suisse, la Belgique et le Luxembourg ; plus 19 pays hispanophones aux Amériques et 1 en Afrique, ainsi que 6 pays lusophones en Afrique, 1 en Amérique du Sud et 1 en Asie, de même que 30 pays francophones en Afrique, 9 en Asie, 5 aux Amériques et 1 en Océanie. Soit la roumanophonie ajoutée aux Trois Espaces linguistiques (TEL) ‒ cette initiative internationale de coopération linguistique entre OIF, OEI et CPLP[8] ‒ 86 pays, un milliard de personnes. Cet ensemble planétaire hétérogène ne doit pas être institué politiquement.
Européenne, une Moyenne Union latine relierait Paris à Rome, Madrid, Lisbonne, Bucarest et même Chisinau. La disparité économique de l’ensemble nécessiterait une aide au développement et l’éloignement culturel risquerait de cantonner le projet aux seuls politiques. Or la Roumanie de Karl Johannis et la Moldavie de Maia Sandu n’intégreraient sans doute cet ensemble que pour se rapprocher de l’UE, voire de l’OTAN. La Moyenne Union latine donnerait toutefois l’occasion à la France de reprendre pied en Europe orientale, à l’Est de la Mitteleuropa.
En Europe occidentale, une Petite Union latine consisterait en un axe Paris-Rome-Madrid-Lisbonne (sur lequel on peut bien sûr greffer Andorre-la-Vieille, Monaco et Saint-Marin). Situées en pays non contigu, Bruxelles, Berne et Luxembourg pourraient obtenir un statut de membre associé, voire d’État observateur[9]. De ces quatre pays, la France est le plus vaste, le plus peuplé et le plus riche.
3.2 Une Alliance latine, trois volets, cinq continents
La réalisation de ce projet présuppose une bonne coopération bilatérale avec l’Italie. L’Alliance latine est un projet de Petite Union latine à trois volets : universitaire et culturel ; commercial et diplomatique ; judiciaire, militaire et administratif. Elle prolonge l’Europe capétienne[10] du Pacte de famille (1761) à laquelle elle adjoint le souvenir d’empires coloniaux plus anciens ou plus récents et surtout une triple capacité de projection mondiale : la francophonie, l’hispanophonie et la lusophonie. Le siège de l’organisation est à Montpellier (sur les routes Lisbonne-Rome et Madrid-Rome) ou Toulouse (au patrimoine antique plus important).
L’intégration au sein de l’Alliance latine peut emprunter les voies suivantes :
3.2.1 dans le volet éducatif, universitaire et culturel
- 2.1.1. éducatif
- renforcer l’enseignement du latin dans le secondaire
- proposer l’espagnol et l’italien en première langue vivante dans les collèges français
- 2.1.2. universitaire
- développer la recherche universitaire publique en linguistique romane et en civilisation comparée des pays latins
- 2.1.3. culturel
- réserver les subventions de presse aux seuls titres bilingues français-espagnol, français-italien, français-portugais, espagnol-italien, espagnol-portugais ou italien-portugais
- substituer aux quotas de diffusion de 35 % / 40 % d’œuvres musicales francophones dans les radios privées françaises un quota unique de 50 % d’œuvres musicales en langue française, italienne, espagnole, roumaine, romanche (ou créole à base romane)
- étendre la plate-forme française de service de vidéo à la demande par abonnement (SVOD/ VADA) Salto aux chaînes publiques italiennes, espagnoles et portugaises pour diversifier l’offre
3.2.2. dans le volet judiciaire, militaire et administratif
- 2.2.1. judiciaire
- créer un poste de magistrat de liaison[11] en Argentine, au Chili, en Colombie, au Mexique, au Portugal et en République démocratique du Congo
- introduire des séminaires en ligne (suivis d’évaluation) de présentation des trois autres systèmes judiciaires dans la formation initiale de tous les magistrats (à l’École nationale de la magistrature, à la Scuola superiore della magistratura, à l’Escuela judicial del CGPJ et au Centro de estudos judiciários)
- créer un prix[12] Justitia du droit romano-civiliste ouvert aux auditeurs de Justice des quatre nations
- conditionner l’installation à la tête d’une juridiction ou la nomination de procureur à l’accomplissement d’un stage d’observation d’un mois dans une juridiction étrangère au sein de l’Alliance latine
- 2.2.2. militaire
- double-diplômer les officiers de l’armée de Terre (Coëtquidan / Modène / Saragosse / Lisbonne), de la Marine (Brest / Livourne / Marín / Lisbonne) et de l’armée de l’Air (Salon-de-Provence / Pozzuoli / San Javier / Sintra)
- renforcer les services des attachés militaires et navals dans les pays des Trois Espaces linguistiques
- 2.2.3. administratif
- augmenter le nombre d’attachés économiques et d’attachés fiscaux dans les pays des Trois Espaces linguistiques
- augmenter les crédits des conseillers de coopération et d’action culturelle (COCAC) et de leurs homologues dans les pays membres
- renforcer les effectifs des attachés de coopération pour le français, de coopération éducative et de coopération universitaire en Italie, en Espagne et au Portugal
3.2.3. dans le volet ferroviaire et commercial
- 2.3.1. ferroviaire
- rouvrir la gare pyrénéenne de Canfranc sur la ligne Bordeaux-Pau-Oloron-Huesca-Saragosse (et en fêter le centenaire en 2027)
- créer une ligne ferroviaire Canfranc-Lourdes(-Tarbes-Toulouse)
- 2.3.2. commercial
- fusionner la Chambre de commerce italienne pour la France (CCIFM) et la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) France Italie – Camera di commercio, la Chambre officielle de commerce d’Espagne en France (COCEF) et la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) France Espagne – Cámara de comercio francesa, la Chambre de commerce et d’industrie franco-portugaise (CCIFP) et la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) luso-française – Câmara de comércio e indústria luso-francesa (CCILF)
- investir dans des projets numériques servant l’économie de la connaissance : plates-formes de cours en ligne ouverts massifs (CLOM / MOOC), sites indexant les lieux de formation, les événements culturels, etc.
Une union latine rénovée et pérenne offrirait à la France et à ses voisins d’Europe méridionale de nouvelles sources de rayonnement. Il doit cette fois-ci s’agir d’une alliance resserrée entre pays voisins géographiquement, proches culturellement et comparables économiquement.
Cette Alliance latine accélérerait et pallierait la réduction prévisible du multilatéralisme (OTAN, UE, etc.).
Luc Le Garsmeur
6 décembre 2020
[1] J. de Guilhermy (1761-1829) avance notamment le nom du duc d’Orléans (futur Louis-Philippe) et celui du duc de Berry pour de nouveaux trônes détachés de l’Espagne abaissée par Napoléon : la Louisiane, le Mexique (déjà), le Paraguay, le Vénézuela, voire des îles de la Méditerranée orientale (cf. Les Papiers d’un Émigré, Paris, Plon, 1886).
[2] Un Capétien, Jean de Bourbon (1822-1887), fut pressenti d’abord. Il devait ensuite devenir le roi légitime et néanmoins non-régnant d’Espagne (1861-1868) puis de France (1883-1887).
[3] Les hispanophones sont 538 millions de personnes et les francophones 277 millions, soit la moitié (Ethnologue, 2020). Le rapport (un à six) est encore plus désavantageux si l’on ne retient que les locuteurs dont c’est la langue maternelle.
[4] Le taux de chômage espagnol est toutefois important : 15,3 % (INE, 2020).
[5] La France et l’Italie sont toutes deux membres du G7. Sur les 100 firmes multinationales les plus valorisées (BrandZ / Kantar, juin 2020), 6 sont françaises, 1 italienne (Gucci) et 2 espagnoles (Zara, Movistar).
[6] En standard de pouvoir d’achat (SPA), le PIB par habitant de la France est ainsi supérieur de moitié à celui de la Roumanie (Eurostat, mars 2020).
[7] La Communauté des démocraties (ang. Community of Democracies [CD]) est une organisation intergouvernementale de pays démocratiques ou en transition démocratique ayant pour but commun de renforcer et de promouvoir la démocratie et sa mise en application à travers le monde. La CD est divisée en une branche gouvernementale composée de représentants officiels des pays adhérents et une branche non-gouvernementale qui comprend divers organismes de la société civile.
[8] Le secrétariat de la Coopération ibéro-américaine (Segib) et l’Union latine faisaient également partie des fondateurs des TEL.
[9] En tout état de cause le statut idoine pour le Vatican – où le latin et l’italien sont langues officielles, et le français langue de la diplomatie.
[10] Plus ancienne dynastie subsistante, les Capétiens règnent toujours sur l’Espagne et le Luxembourg. Certains d’entre eux sont aujourd’hui les héritiers des trônes de France, des Deux-Siciles, de Parme et du Brésil. L’héritier du trône de Portugal est issu d’une branche illégitime des Capétiens. Si le roi des Belges est (sans doute pour deux générations encore) un Saxe-Cobourg-Gotha, c’est parce que Louis-Philippe a refusé le trône pour son fils le duc de Nemours afin de complaire à l’Angleterre. En Roumanie, en revanche, la prétendance est (encore) aux Hohenzollern-Sigmaringen, mais le fondateur de la dynastie a été substitué au frère du roi des Belges qui avait refusé sa propre élection.
[11] Des postes de magistrat français de liaison existent déjà dans des pays de langue romane : Brésil, Canada, Espagne, Italie (le premier créé, en 1993) et Roumanie.
[12] Organisé par le Réseau européen de formation judiciaire (REFJ), un concours de droit communautaire, Thémis, oppose déjà chaque année des équipes d’élèves-juges de l’Union européenne.
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